Soldat PUPIER : 7 années sous les drapeaux, et après ?

Les commémorations du Centenaire de la Première Guerre Mondiale nous imposent à tous un devoir de mémoire. Le devoir de ne pas oublier les 1,3 million de Morts pour la France, ainsi que les 639 fusillés pour « désobéissance militaire ». Mais je souhaiterais également que l’on ait une pensée pour tous ceux qui en sont revenus, blessés (4 millions), ou pas, mais en aucun cas indemnes.

Ainsi, je voulais aujourd’hui retracer le parcours d’un poilu à priori “lambda”, ayant participé à la Grande Guerre du premier au dernier jour, en étant revenu à priori sain et sauf… en bref, un soldat méritant également qu’on honore sa mémoire.

Un groupe de soldats du 12e BCA, présentant leur fanion, avec l'inscription "OUBLIER JAMAIS" (source)

Un groupe de soldats du 12e BCA, présentant leur fanion, avec l’inscription « OUBLIER JAMAIS » (source)

Quel soldat évoquer ?

Pour trouver quel individu évoquer, je répertorie en premier lieu tous les hommes de mon fichier ayant participé au conflit. Pour cela, je filtre avec Heredis tous les individus mâles nés entre 1867 et 1899, et non décédés avant 1914. Voyez ci-dessous le tableau très pratique des classes concernées par le conflit.

Classes mobilisées pendant la Première Guerre Mondiale (source)

Classes mobilisées pendant la Première Guerre Mondiale (source)

Une fois filtrés, je n’ai plus que 21 hommes concernés. Parmi eux, le destin de Pierre Marie PUPIER m’a semblé assez représentatif des épreuves qu’ont pu endurer ces hommes ayant participé et survécu à ces années terribles.

Un arrière-grand-oncle

Pierre Marie PUPIER est l’oncle paternel de ma grand-mère maternelle. Il est né le 2 Juillet 1888 à Bellegarde-en-Forez (Loire), fils de Claude PUPIER (1849-1925), cultivateur, et de Jeanne Marie SURY (1856-1927), ménagère. Il est le sixième et dernier né du couple.

Au recensement 1906 de Bellegarde-en-Forez, il a 18 ans, vit chez ses parents et exerce la profession de charron (source : A.D. Loire, 35NUM_013_6M228).

Deux ans plus tard, il effectue son service militaire, faisant partie de la classe 1908. Il est incorporé au 12e Bataillon de Chasseurs à Pied (12e BCP) à compter du 07/10/1909. La durée du service étant de 2 ans à cette époque, il est envoyé dans la disponibilité le 24/09/1911.

La mobilisation d’août 1914 le rappelle sous les drapeaux. Il ne le sait pas encore, mais il aura à effectuer 4 ans 11 mois et 28 jours de service actif, pour une libération effective le 25 juillet 1919.

Il passera donc en tout 7 de ce qui aurait dû être ses plus belles années à servir son pays…

L’armée

Dès le début de son service régulier, il fait partie du 12e Bataillon de Chasseurs à Pied, précurseur en terme de spécialisation alpine, en garnison à Embrun (Hautes-Alpes).

12e bataillon de Chasseurs à Pied (source)

12e bataillon de Chasseurs à Pied (source)

L’excellent site chtimiste.com nous explique que les BCP (Bataillon de Chasseurs à Pied) sont composés généralement d’hommes de petite taille, très vifs et excellents tireurs. Ces bataillons rapides agissent en tirailleurs à l’avant de l’infanterie, c’est à dire en profitant des accidents de terrain pour se poster et viser, à la différence de l’infanterie dite « de ligne » laquelle est employée en formation plus ou moins compacte jusqu’en 1914.

Les Bataillons de Chasseurs à Pied (BCP) furent renommés en 1916 “Bataillons de Chasseurs Alpins” (BCA). Par commodité dans la suite de l’article, nous les nommerons toujours “BCA”.

Quand il est rappelé en 1914, Pierre réintègre le 12e BCA, jusqu’au 22/05/1917 où il est incorporé dans le 13e BCA.

Au fil des années de conflit, Pierre PUPIER combat dans plusieurs batailles renommées :

Pierre est blessé, le 21 juillet 1918, à Grisolles (Aisne). Sa blessure est relativement légère (“petite plaie bras gauche par éclat d’obus”), il est tout de même évacué sur l’intérieur.

Voici ce que nous dit l’historique du 13e BCA de ces journées de juillet 1918 :

A peine débarqué, le 2 juillet à 7 heures, le 13e réembarque aussitôt en chemin de fer pour la région de Vitry-le-François.

Au soir même de son arrivée, le Bataillon est enlevé en automobile et va occuper en Champagne la 2e position dans le secteur de l’arbre «R». La grande offensive allemande annoncée depuis plusieurs jours est imminente. On travaille fiévreusement à tout mettre en état et, le 15 juillet, la ruée boche est arrêtée net sans que le 13e ait à intervenir.

Relevé le 18, le bataillon se porte dans la région à l’est des Monts, à SAINT HILAIRE, où il relève le 3e B.C.P. Il s’agit de reprendre à l’ennemi les éléments de la première position volontairement abandonnés le 15. (source)

Malheureusement, le Journal des Marches et des Opérations (J.M.O.) du 13e BCA a disparu, il est donc impossible de connaître plus en détail ce qu’il s’est passé.

Après un mois et demi de convalescence à l’arrière, Pierre retrouve ses camarades en septembre 1918 en Picardie, puis, en octobre, dans les derniers combats très durs de la Somme (ferme Tilloy, Saint-Quentin, etc.) où il se distinguera particulièrement.

Il est finalement démobilisé fin juillet 1919 et se retire dans sa famille, à Bellegarde-en-Forez.

Les décorations

“Blessures, actions d'éclat, décorations, etc.” (extrait du registre matricule de Pierre Marie PUPIER, AD 42)

“Blessures, actions d’éclat, décorations, etc.”
(extrait du registre matricule de Pierre Marie PUPIER, AD 42)

Transcription :

Blessé le 21 juillet 1918 à Grisolles (Aisne). Petite plaie bras gauche par éclat d’obus.

Cité à l’ordre du Bataillon 11:88 du 16/10/1918. Bon chasseur dévoué et courageux. Blessé à son poste de combat.

Ordre du Bataillon n°90 du 16/11/1918. Bon mitrailleur dévoué et courageux, a vaillamment fait son devoir pendant les combats d’Octobre au Nord-Est de Saint-Quentin.

Ordre du sous-groupe n°7 (H7) du 14/12/1918 – Excellent chasseur ayant fait preuve de courage et de sang froid au combat des 26 et 27 octobre et décembre (?) en alimentant sa pièce d’une façon remarquable sous les tirs de barrage ennemis.

Croix de guerre.

Décoré de la Médaille Militaire par décret du 10 octobre 1930, J.O. du 17 octobre 1930.

 

Pierre PUPIER a donc reçu la Croix de Guerre et la Médaille Militaire. Que représentent exactement ces récompenses et combien de soldats les recevaient ?

Par Fdutil (Travail personnel) [CC-BY-SA-3.0], via Wikimedia Commons

La Médaille Militaire est réservée aux soldats, caporaux et sous-officiers pour leurs actions d’éclats et leurs services longs. Elle est attribuée à la suite d’une citation à l’ordre de l’Armée, laquelle entraîne également l’attribution de la Croix de Guerre avec palme de bronze. (source)

Au total, l’immense hécatombe de la Première Guerre mondiale a entraîné l’attribution de 1 400 000 médailles militaires, la plupart à titre posthume. Environ 185 000 médailles militaires ont été conférées durant les hostilités (1er tableau spécial) ; 58 000 par arrêtés ministériels postérieurs à la cessation des hostilités (2e tableau spécial). Au 24 octobre 1923, environ un million de médailles militaires avaient déjà été décernées à titre posthume à des militaires et marins morts pour la France. L’effectif légal (nombre de titulaires en vie) était de 320 255 au 1er juin 1923. (source : Wikipedia)

La Croix de Guerre, créée en avril 1915 récompense toutes les citations à l’ordre du jour des unités formant corps. Le ruban de la croix pouvait porter : une palme de bronze en cas de citation à l’ordre de l’Armée, une étoile de vermeil (citation à l’ordre du Corps d’Armée), d’argent (division), ou encore de bronze (brigade ou régiment). Toute nouvelle citation du titulaire conduisait à ajouter un nouvel insigne sur le ruban. (source). À noter que le nombre exact de titulaires de la Croix de guerre 1914-1918 est inconnu.

Pierre reçoit aussi une Carte Professionnelle de Combattant le 28/04/1939.

La vie d’après

De 1922 à 1926, Pierre réside dans diverses communes de la région lyonnaise. Grâce au recensement, on le retrouve en 1926. Il vit maritalement avec Marie Victorine DUSSEL, à Lyon, 20 rue d’Aguesseau, dans le quartier de la Guillotière. On remarque qu’il exerce toujours le métier de charron.

recensement Lyon - 1926 - 20 rue d'Aguesseau, 7e arrondissement, source AD Rhône 6 MP 628)

recensement Lyon – 1926 – 20 rue d’Aguesseau, 7e arrondissement, (source AD Rhône 6 MP 628)

Voici deux jolis plans du quartier de la Guillotière à Lyon (mon quartier de cœur !), trouvés sur le site des Archives Municipales et datant de cette époque.

Plan au 1/2000 (série 5s) : quartier de Lyon Guillotière, Secteur 15 - année 1920 (Source : A.M. Lyon AM69123_5S015_02)

Plan au 1/2000 (série 5s) : quartier de Lyon Guillotière, Secteur 15 – année 1920
(Source : A.M. Lyon AM69123_5S015_02)

Plan au 1/500 (série 4s) : zoom sur rue d'Aguesseau, Secteur 216 - année 1921 (Source : A.M. Lyon AM69123_4S216_03) (les noms sont ceux des propriétaires)

Plan au 1/500 (série 4s) : zoom sur rue d’Aguesseau, Secteur 216 – année 1921
(Source : A.M. Lyon AM69123_4S216_03)
(les noms sont ceux des propriétaires)

La compagne de Pierre, Marie Victorine, est originaire du petit village de Gilhoc-sur-Ormèze, en Ardèche. Elle a quinze ans de plus que Pierre et est veuve de Jean Victor FOCÉ depuis le 09/06/1920. Je n’ai pas trouvé d’enfant de ce premier mariage, mais comme j’ignore leur commune de résidence, j’ai pu passer à côté.

Pierre et Marie Victorine se marient le 16 novembre 1926. Il a 38 ans, elle en a 53. Notons que cette différence d’âge, dans ce sens là, est rarissime. En 1948 par exemple, la proportion de mariages dans lequel le mari a 15 ans de moins que son épouse est de 0,6 ‰ (source).

Marie Victorine a 47 ans quand son premier mari décède. Il est donc fort peu probable qu’elle ait pu encore avoir des enfants lors de sa seconde union avec Pierre PUPIER.

Vue de Gilhoc-sur-Ormèze (07), source

Vue de Gilhoc-sur-Ormèze (07), source

Extrait Acte de Mariage Pierre Marie PUPIER & Marie Victorine DUSSEL (source : A.M. Lyon 2E2572)

Extrait Acte de Mariage Pierre Marie PUPIER & Marie Victorine DUSSEL (source : A.M. Lyon 2E2572)

Signatures des “jeunes” mariés au bas de leur Acte de Mariage

Signatures des “jeunes” mariés au bas de leur Acte de Mariage

Grâce aux mentions marginales de son acte de naissance, nous connaissons la date du décès de Pierre PUPIER : le 31 août 1959, à Lyon.

Une source assez peu connue peut alors aider le généalogiste désireux d’en savoir encore un peu plus, en l’occurrence sans même avoir à se déplacer : les registres des convois funéraires. Sur le site des Archives Municipales de Lyon, ils sont en effet numérisés et accessibles pour la période 1876-1963. Ces registres permettent, lorsqu’on connaît la date de décès, de retrouver le lieu, la date et l’heure d’inhumation des personnes enterrées. Ils comportent des informations détaillées sur l’identité du défunt, son âge, son statut marital, l’adresse de son dernier domicile, etc.

A.M Lyon, Convois funéraires 2e semestre 1959 - 1899W046, page de gauche

A.M Lyon, Convois funéraires 2e semestre 1959 – 1899W046, page de gauche

A.M Lyon, Convois funéraires 2e semestre 1959 - 1899W046, page de droite

A.M Lyon, Convois funéraires 2e semestre 1959 – 1899W046, page de droite

Grâce à ce document, on apprend que Pierre PUPIER est veuf au moment de son décès et qu’il réside 89 rue Sully (6e arrondissement de Lyon). Il est décédé à l’hôpital Édouard Herriot (Lyon). L’enterrement a lieu le 5 septembre, avec une cérémonie à la Chapelle de l’Hôpital suivie de l’inhumation au Cimetière de la Guillotière. On imagine enfin que son train de vie n’était pas mirobolant dans la mesure où le cercueil choisi est celui de moindre qualité, en sapin, et qu’il n’y a pas de taxes perçues…

Quand j’ai choisi de me pencher sur la vie de Pierre PUPIER, je ne connaissais presque rien de sa vie. Après avoir retrouvé tous ces éléments pour rédiger cet article, ce Pierre PUPIER ne m’apparaît plus du tout comme un soldat “lambda”. Bien sûr, je n’ai fait qu’esquisser son portrait, mais son parcours m’a touché, bien plus que je ne l’aurais cru.

Pour finir, deux initiatives que je souhaitais mettre à l’honneur, si jamais certains d’entre vous n’en avaient pas déjà entendu parler :

Sources et liens pour en savoir plus

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6 réflexions sur “Soldat PUPIER : 7 années sous les drapeaux, et après ?

  1. Pingback: Soldat PUPIER : 7 années sous les drapea...

  2. Superbe article ! Je trouve également qu’il est important de se souvenir et d’honorer la mémoire de ceux qui sont revenus. Car comme tu le fais remarquer aucun n’en est sorti totalement indemne. Bravo pour la reconstitution de ce parcours.
    A bientôt,
    Elise

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    • Merci Élise pour tes compliments !
      Je rêve d’un Mémoire des Hommes qui indexerait tous les soldats, pas uniquement les MPF… C’est un peu ce que propose Geneanet avec son portail dédié, mais du coup, l’information est morcelée, c’est dommage…
      ++
      Claire

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  3. Cher cognat,
    je retrouve dans la vie de Pierre Marie PUPIER, des éléments qui me sont familiers,
    – prénom de Marie que porte tous les hommes de ma lignée (qui n’est pas celle de votre Pierre Marie)
    – mon grand’père s’appelait Claude PUPIER, il est mort en 1934.

    merci de cette recherche fouillée

    Jean-Marie PUPIER

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    • Merci Jean-Marie pour ce commentaire !
      Ma grand-mère s’appelait Marie Péroline PUPIER (1909-1993) (et son mari, mon grand-père donc, Jean-Marie, mais c’est une autre branche et donc une autre histoire ;-))
      Mon arrière-arrière-grand-père s’appelait également Claude PUPIER (1849 – ca 1925), et même si ce sont apparemment deux branches différentes, ça me fait plaisir de voir un « PUPIER » laisser un commentaire 🙂

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  4. Pingback: La famille Peyron à Chalain-le-Comtal | Des Aïeux et des Hommes

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