Mon sosa 1000 : vive l’endogamie !

J’ai voulu moi aussi partir à la recherche de mon sosa 1000, une quête inspirée par Maïwenn et dont la fièvre s’est propagée à la blogosphère généalogique toute entière.

Je n’ai pas eu beaucoup à le chercher ce sosa 1000, car à vrai dire je le connaissais déjà. Il fait même partie d’une des branches que j’ai le plus étudiée puisque je remonte jusqu’à Henri SARDIN, sosa 16000 (excusez du peu !). Mais j’anticipe… Je disais donc que je le connaissais plutôt bien, ou du moins, c’est ce que je croyais, jusqu’à ce que j’explore sa vie en détail pour le bien de ce billet.

Et l’article biographique à rédiger (presque) les yeux fermés se révéla un céphalesque (j’assume ce néologisme barbare) sac de nœuds que j’ai réussi finalement à démêler, non sans mal…

Je vous présente donc mon sosa 1000 : Étienne SARDIN.

Étymologie du nom “SARDIN” :

Désigne en principe celui qui est originaire de Sardaigne. Ceci dit, on trouve souvent le nom en Charente, et un autre sens est possible : beaucoup de villages ou de lieux-dits sont formés sur la racine *sard (terre défrichée, essartée ?), et c’est peut-être là la vraie origine du nom. (source : Jean Tosti)

Au XVIIIe siècle, le nom de famille est aussi bien implanté dans la Loire : 2092 naissances y sont recensées par Geneanet pour cette période.

Région Rhône-Alpes : implantation géographique du nom “SARDIN” au XVIIIe siècle (source : Geneanet)

Rhône-Alpes : implantation géographique du nom “SARDIN” au XVIIIe siècle (source : Geneanet)

Né le 7 juillet 1711 à Saint-Laurent-la-Conche, Étienne SARDIN décède le 30 juin 1780 à Mornand-en-Forez à l’âge de 68 ans. À sa naissance, son père, Benoît SARDIN est âgé de 31 ans, et sa mère, Jeanne MURON, de 26 ans environ.

Il exerce au cours de sa vie la profession de “laboureur granger” à Magneux-Haute-Rive puis dans la commune voisine de Mornand-en-Forez.

Selon Marie-Odile Mergnac dans son excellent ouvrage “Ancêtres paysans. Mieux les découvrir à travers les archives”, le laboureur est un paysan aisé, qui possède au moins un attelage. Le terme “laboureur” a disparu à la Révolution, remplacé par “propriétaire” ou “propriétaire cultivateur”.

Le terme “granger”, quant à lui, est l’équivalent régional de “métayer” :

Métayage: du vieux mot français « moitié » dérivé en « moitoiage », le contrat de métayage désignait le « bail à mi-fruits », selon lequel tous les produits étaient partagés par moitié entre le propriétaire et l’exploitant. Il pouvait porter divers noms ; en Lyonnais et en Bourgogne il se nommait « grangeage » en Poitou « terrage ». Il devait verser la moitié des récoltes pour la location de sa terre. Dès le XVe siècle pourtant, et jusqu’à aujourd’hui, des contrats de métayage n’exigèrent pas toujours 50% des fruits de la terre, notamment lorqu’ils étaient établis en période de main d’œuvre rare. On appelle toutefois « métayer » tout paysan qui doit livrer à son propriétaire une part de sa récolte, même si la proportion n’atteint pas la moitié. Ainsi la Bourgogne de XVIIIe siècle connaissait le système de la moitié, surtout dans les pays pauvres comme le Morvan ou la Bresse. Mais le « granger » des plaines riches versait souvent seulement le tiers des récoltes…

(source : « Les Français d’hier : Des Paysans XVe – XIXe siècle” de Gabriel AUDISIO)

Carte Cassini de Magneux-Haute-Rive, Mornand-en-Forez et leurs environs (source Géoportail)

Carte Cassini de Magneux-Haute-Rive, Mornand-en-Forez et leurs environs (source Géoportail)

Étienne SARDIN a été marié 3 fois :

  • de 1738 à 1747 à Catherine CHAMPIER (sosa 1001), mariage dont je suis issue, ils auront ensemble 7 enfants,
  • de 1751 à 1759 à Madeleine SARDIN, sa cousine issue de germains (ils auront 5 enfants),
  • de 1760 à son décès en 1780 à Antoinette FORGE (qui se trouve être aussi mon sosa, par une précédente union), ils auront au moins un enfant ensemble.

Lors du mariage d’Étienne SARDIN avec sa cousine Madeleine en 1751, les époux disposent d’une dispense de consanguinité du 3e degré :

Acte de mariage entre Étienne SARDIN et Madeleine SARDIN le 26 octobre 1751 à Magneux-Haute-Rive (AD Loire – 3NUMRP2/1MIEC131X01 – Magneux-Haute-Rive.-Baptêmes, Mariages, Sépultures – De 1731 à 1759 – p.102)

Transcription :

L’an mille sept cent cinquante un le vingt sixieme du mois

d’octobre etienne sardin veuf et granger au domaine du ?

de cette paroisse et agé d’environ quarante cinq ans époux

à venir d’une part et magdelaine sardin servante domestique

au meme domaine agée de trente ans sa cousine [2 mots rayés]

fille de défunt Benoît Sardin et de Benoîte Guillot

qui la autorizée aux fins des présentes

épouse à venir d’autre part ayant été publiés trois différentes

fois en étant trouvé aucun empêchement canonique

qu’il après avoir obtenu dispense du troisième degré de

consanguinité en date du premier octobre signé de

monsieur le vicaire general de ? ? ?

par mandement signé par ? ? egalement

que led. acte a été controllé et ? en date du même

jour premier octobre, je soussigné curé de la paroisse

de magnieu hauterive les ai unis par les sacrés liens de

mariage en face de l’église en présence de Jean Marcou,

Jean Poux, André Avril, Jean Pontenier, tous ?

et amis dud. époux, led. époux avec Marcou ont signé

et les autres amis de l’épouse ont déclaré ne savoir signer de ce

enquis.

Étienne SARDIN, par ses 3 unions, a 13 enfants (2 au moins meurent en bas âge), beaucoup de bouches à nourrir donc…

Son fils aîné, Joseph SARDIN (mon sosa 500), né le 29 juillet 1740, poursuivant la tradition familiale, se marie également 2 fois à des femmes qui sont mes sosas :

  • de 1760 à 1783 à Antoinette BLANC (sosa 501)
  • de 1792 à 1800 à Marguerite MAISONHAUTE (sosa 503 par une précédente union)

Arrivée à ce stade, j’ai dû faire un schéma pour m’éclaircir les esprits :

(cliquez sur l’image pour la voir en plus grand)

J’ai également découpé les évènements de façon chronologique :

Fin du XVIIe siècle : Simon MURON, laboureur de Meylieu épouse Étiennette PROST. Le couple a 4 enfants, dont une fille prénommée Jeanne et un fils, Benoît.

1706 : La fille, Jeanne MURON, née vers 1685 à Saint-André-le-Puy, épouse le 5 mai à Marclopt un certain Benoît SARDIN.

1711 : Le couple SARDIN / MURON donne naissance à mon fameux sosa 1000 : Étienne SARDIN.

1715 : Le frère de Jeanne, Benoît MURON épouse le 5 février à Marclopt une certaine Catherine CHAMPIER.

1734 : Antoinette FORGE, jeune fille de 21 ans, épouse à Mornand-en-Forez Étienne BLANC, de Chambéon.

1738 : Catherine CHAMPIER épouse en secondes noces mon sosa 1000, Étienne SARDIN, qui n’est autre que son neveu par alliance (c’est-à-dire le fils de la soeur de son premier mari) !

Liens entre Catherine CHAMPIER et Étienne SARDIN (copie d’écran Hérédis)

Liens entre Catherine CHAMPIER et Étienne SARDIN (copie d’écran Hérédis)

1740 : Deux futurs protagonistes de notre histoire voient le jour : Antoinette BLANC (sosa 501) et Joseph SARDIN (sosa 500).

1741 : Antoinette FORGE, veuve d’Étienne BLANC, épouse le 27 juillet 1741, en secondes noces, Clément CORNU, “Soldat au régiment du Lionnois, bataillon de Montbrison, compagnie de Mr LAVERNADE”

1744 : Clément CORNU meurt pendant la Guerre de Succession d’Autriche, à l’âge de 26 ans. C’est déjà le deuxième veuvage d’Antoinette FORGE.

1745 : Antoinette FORGE se remarie avec Antoine SURIEU, un laboureur de Chambéon âgé de 38 ans, veuf lui aussi.

Les différents lieux habités par les individus cités, tous dans le département de la Loire.

Les différents lieux habités par les individus cités, tous dans le département de la Loire.

1747 : Catherine CHAMPIER, femme de notre sosa 1000 Étienne SARDIN, décède à l’âge de 55 ans.

1751 : Étienne SARDIN épouse en secondes noces Madeleine SARDIN, sa cousine issue de germains.

1759 : Après 8 ans de mariage, Madeleine SARDIN décède, à l’âge de 35 ans.

1760 : Le 30 juin est jour de fête à Mornand-en-Forez. Étienne SARDIN épouse sa troisième femme Antoinette FORGE (pour elle, il s’agit de la 4e union !). Le même jour, les deux fils aînés d’Étienne SARDIN se marient également. L’aîné, Joseph, épouse Antoinette BLANC.

1760 : Marguerite MAISONHAUTE épouse à Nervieux Jean REYNAUD, marchand qui habite Pommiers (Loire).

1762 : naissance d’Étienne SARDIN (sosa 250), fils de Joseph et Antoinette BLANC.

1783 : décès d’Antoinette BLANC.

1792 : Deux mariages sont célébrés le même jour à Saint-André-le-Puy : Joseph SARDIN épouse en secondes noces Marguerite MAISONHAUTE. Cette dernière est veuve de Jean REYNAUD, avec lequel elle a eu une fille, Antoinette REYNAUD qui épouse le même jour le fils de son beau-père, Étienne SARDIN !

Liens entre Étienne SARDIN et Antoinette REYNAUD (copie d’écran Hérédis)

Liens entre Étienne SARDIN et Antoinette REYNAUD (copie d’écran Hérédis)

Au gré des remariages, je constate donc que certains ancêtres cherchaient à resserrer les liens familiaux afin, j’imagine, de ne pas trop disperser leurs terres et leurs biens âprement gagnés. Ils parvenaient la plupart du temps à éviter les mariages consanguins, je n’ai d’ailleurs aucun descendant en implexe sur cette branche !

Cette pratique, appelée “endogamie familiale”, s’est considérablement développé à partir de la fin du XVIIIe siècle :

Somme toute la proche endogamie est très modeste, en France, quand s’achève l’Ancien Régime. C’est la progression de ce comportement, son quasi-doublement en trente ou quarante ans qui est remarquable.

[…]

Les progrès de la proche endogamie sont encore plus importants dans la perspective d’une histoire de la famille. Et parce que la génération qui se marie à la veille de la Révolution est deux fois plus endogame que celle de ses pères et mères. Et parce que ce doublement engage le développement, spectaculaire au siècle suivant, de cette manière de choisir son conjoint pour vivre entre soi.

[…]

Veufs et veuves, familles endeuillées, dans le malheur, couples submergés par la misère sexuelle, sinistrés par les drames de l’inceste, ont suivi une voie que d’autres avaient ouverte pour d’autres raisons. Il faut revenir aux décrets tridentins : dispenser les princes. Les princes ne se sont pas multipliés, mais les familles qui conduisent une stratégie matrimoniale ; comme des princes. Pour elles, le remariage du beau-frère et de la belle-soeur ne redouble pas la première alliance, il ne la renouvelle pas non plus ; il répète le mariage précédent pour conserver le patrimoine ou l’entreprise. Pour elles, avec la sécurité du « vivre entre soi », le mariage des cousins qui remembre les propriétés partagées, restaure l’unité des domaines.

Source : Gouesse Jean-Marie. Mariages de proches parents (XVIe-XXe siècle) [Esquisse d’une conjoncture]. Esquisse d’une conjoncture. In: Le modèle familial européen. Normes, déviances, contrôle du pouvoir. Actes des séminaires organisés par l’École française de Rome et l’Università di Roma (1984) Rome : École Française de Rome, 1986. pp. 31-61. (Publications de l’École française de Rome, 90)

Le statut social, laboureurs de père en fils, peut expliquer aussi en partie le phénomène. Dans l’ouvrage déjà cité ”Ancêtres paysans. Mieux les découvrir à travers les archives”, on lit :

Les laboureurs se mariaient entre eux, et s’accrochaient solidement aux lopins légués par leurs ancêtres. […] Les mariages n’ont lieu que dans le même milieu, les mêmes familles, voire la même lignée, les dispenses pour consanguinité et les unions entre cousins germains s’avérant nombreuses.

Ce qui me fait penser à la fable de La Fontaine : “Le laboureur et ses enfants” :

…Un riche laboureur, sentant sa mort prochaine,

Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.

Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage

Que nous ont laissé nos parents…

J’espère un jour pouvoir affiner ces impressions par une recherche d’actes notariés aux Archives de la Loire !

 

À bientôt pour de nouvelles aventures !

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6 réflexions sur “Mon sosa 1000 : vive l’endogamie !

  1. Très bel article ! Et de jolis schémas… J’ai également beaucoup d’endogamie parmi mes ancêtres laboureurs et beaucoup de sacs de noeuds « céphalesques » (J’emprunte à mon tour ce joli néologisme…).

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