Enquête sur un soldat inconnu

Étienne Marius Alban MALÉCOT, Mort pour la France

Comme je l’ai déjà évoqué, je participe au challenge “1 Jour 1 Poilu” (#1J1P sur Twitter). Ce défi consiste à indexer quotidiennement un poilu Mort pour la France sur le site Mémoire des Hommes.

Chaque indexeur est libre de choisir son “angle d’attaque” : les poilus de son arbre, de son village, d’un certain régiment, portant un certain patronyme, etc. Personnellement, j’essaie de me concentrer sur les Morts pour la France de la subdivision de Montbrison (Loire), région d’où est originaire un grand nombre de mes ancêtres. Parfois, je m’autorise à papillonner et prends un soldat au hasard, puisque l’essentiel de toutes manières est de parvenir collectivement à TOUS les indexer…

Or, comme le souligne Jean-Michel Gilot dans son interview à la revue d’Histoire contemporaine En Envor, “transcrire n’est pas toujours seulement transcrire”. Au delà de l’aspect mémoriel, cela permet aussi, à nous autres généalogistes, de sortir un peu de notre zone de confort, de nous intéresser à d’autres aires géographiques, d’autres corps d’armées, d’autres milieux sociaux.

C’est dans ce contexte que mon chemin a croisé celui d’Étienne MALÉCOT, Mort pour la France le 23 septembre 1918. Pourquoi ai-je choisi de rendre hommage à celui-ci plutôt qu’à un autre ? Presque rien finalement. Le lieu de son décès (un hôpital militaire allemand) avait simplement aiguisé ma curiosité.

J’ai alors décidé de réaliser une enquête la plus approfondie possible sur ce soldat choisi (presque) totalement au hasard. Tenter l’exploration d’un maximum de pistes, au travers des ressources numérisées uniquement, afin de dresser une esquisse, sinon un portrait, de ce soldat. En somme, et avec une grande humilité, m’inspirer de l’expérience de l’historien Alain Corbin dans son ouvrage “Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot – Sur les traces d’un inconnu (1798-1876)”.

Fiche de Mort pour la France

Fiche “Mort pour la France” d’Étienne MALÉCOT sur le site Mémoire des Hommes (source)

Fiche “Mort pour la France” d’Étienne MALÉCOT sur le site Mémoire des Hommes (source)

Voici les premiers renseignements récoltés sur le soldat Étienne Marius Alban MALÉCOT :

  • Né le 22/06/1882 à Moingt, dans la Loire (42)
  • Classe 1902, matricule n°1469 au recrutement de Montbrison
  • Soldat de 2e classe au 17e RI
  • Mort pour la France le 23 septembre 1918 à l’Hôpital Allemand de Trélon (Nord) pour « maladie contractée en captivité ».
  • Jugement rendu le 29 avril 1920 par le Tribunal de Lyon
  • Acte de décès transcrit à la mairie du 3e arrondissement de Lyon le 14 mai 1920.

Registre Matricule

La fiche de décès nous amène directement au registre matricule de l’intéressé, retrouvé sur le site des Archives Départementales de la Loire.

Extrait du registre matricule (sourc : AD Loire - Matricules numéros 1001 à 1500 - 47NUM_1R1489 - 1902 pages 624-625)

Extrait du registre matricule
(source : AD Loire – Matricules numéros 1001 à 1500 – 47NUM_1R1489 – 1902 – pages 624-625)

Voici ce que l’on apprend :

  • À 20 ans, Étienne exerce la profession de boulanger.
  • Signalement : cheveux et sourcils bruns, yeux châtains, front ordinaire, nez fort, bouche moyenne, menton rond, visage ovale, 1m66, cicatrice à la poitrine.
  • Degré d’instruction : 3 (sait lire, écrire et compter)
  • Il est le fils de Jean Malécot et de Marie Moulager, domiciliés à Moingt.
  • Localités successives habitées :
    • 21/03/1905 : 11, rue Meunier, 69100 Villeurbanne
    • 23/10/1907 : 8 rue Bonnand 69003 Lyon
    • 02/07/1910 : 116 bis rue du Dauphiné 69003 Lyon
    • 27/07/1914 : 136 rue du Dauphiné
  • Décision du conseil de révision : “Services auxiliaires” (mauvaise denture)
  • Compris dans la 6e partie de la liste du recrutement cantonal
  • Réserve de l’armée active : 17e Régiment d’Infanterie à Annecy, services auxiliaires

Première Guerre Mondiale :

  • Rappelé à l’activité par décret du 01/08/1914
  • Arrivé au corps le 23/12/1914
  • Classé service auxiliaire par décision du Général commandant le camp de Valréas en date du 08/06/1915 pour : absence de dents.
  • Maintenu Service Auxiliaire par la Commission de Réforme d’Annecy du 18/09/1915
  • Classé Service Armé par la Commission de Réforme d’Annecy du 16/09/1916
  • Passé aux Armées le 22/01/1917
  • Évacué malade le 05/04/1917
  • Rentré au corps le 15/05/1917
  • Fait prisonnier à Cuffies (Aisne) le 30/05/1918
  • Décédé à l’Hôpital Allemand de Trélon
  • Inhumé le 23/09/1918 au cimetière militaire de Glageon
  • Avis municipal du 24/02/1920

Quelques remarques :

  • L’absence de dents, à la trentaine, est sûrement due à une maladie de type parodontite ou scorbut.
  • Étienne MALÉCOT suit le parcours typique des “services auxiliaires” qui, après le passage devant plusieurs commissions de réforme, sont finalement envoyés en première ligne afin de compléter les régiments décimés par les nombreuses pertes du conflit.
  • Définition des Services auxiliaires :

Les jeunes gens classés dans les services auxiliaires sont, comme les autres jeunes gens de leur classe, à la disposition du Ministre de la Guerre pour tout le temps qu’ils ont à accomplir […]. Ils ne peuvent être affectés à aucun service armé. Ils sont destinés à compléter, en cas de guerre, le personnel nécessaire aux services ci-après désignés, et peuvent, le cas échéant, être mis à la disposition de l’industrie privée pour l’exécution de travaux relatifs à l’armée.

Tableau des services auxquels ils peuvent être affectés

  1. Travaux de fabrication et de réparation du matériel de toute nature.
  2. Travaux relatifs aux fortifications et aux bâtiments militaires.
  3. Travaux concernant la construction, la réparation et l’exploitation des voies ferrées et des lignes télégraphiques.
  4. Hôpitaux et ambulances.
  5. Magasins d’habillement, d’équipement, de harnachement et de campement.
  6. Subsistances, manutentions, magasins.
  7. Transports militaires.
  8. Bureaux des états-majors, du recrutement, de l’administration et des dépôts des différents corps de troupe.

Ils sont affectés à ces divers services en raison de leurs aptitudes professionnelles, d’après les indications prises, en séance de révision, par le commandant du recrutement.

(source : “Loi du 15 juillet 1889. Traité pratique du recrutement et de l’administration de l’armée française” par A. Andréani, 1889, consultable sur Gallica)

Recensements

1891 : Moingt (42)

Carte Postale Ancienne : MOINGT - La Mairie et le Groupe scolaire (source : Delcampe)

Carte Postale Ancienne : MOINGT – La Mairie et le Groupe scolaire (source : Delcampe)

La famille MALÉCOT tient une boulangerie dans le bourg de Moingt. Le commerce est situé entre la boucherie tenue par la famille Gérossier et une épicerie. La rue est commerçante avec plusieurs auberges ainsi qu’une autre boulangerie.

Recensement 1891 à Moingt (42) (AD Loire - Moingt - 35NUM_145_6M171 - 1891 page 4)

Recensement 1891 à Moingt (42) (AD Loire – Moingt – 35NUM_145_6M171 – 1891 page 4)

Sont présents :

  • MALÉCOT Jean 47 ans, boulanger, chef de ménage
  • MOULAGER Marie 42 ans, sa femme
  • MALÉCOT Marie 18 ans
  • MALÉCOT Jean 14 ans
  • MALÉCOT Maria 11 ans
  • MALÉCOT Étienne 8 ans
  • MALÉCOT Jeanne 2 ans ← Jeanne Louise Zacharie née le 15/03/1889
  • MALÉCOT Marius 3 mois

Étienne est donc le 4e enfant d’une famille de six, 3 filles et 3 garçons. On remarque que les parents ont suivi une ligne directrice plutôt traditionnelle pour baptiser leurs enfants : la fille aînée et le fils aîné portent les prénoms de leur parent, Marie et Jean ; trois autres, une déclinaison : Maria, Jeanne et Marius. Seul le prénom Étienne se démarque, mais son deuxième prénom est tout de même Marius.

1901 : Moingt (42)

Recensement 1901 à Moingt (42) (AD Loire - Moingt - 35NUM_145_6M172 - 1901- page 4)

Recensement 1901 à Moingt (42) (AD Loire – Moingt – 35NUM_145_6M172 – 1901- page 4)

Sont présents :

  • MOULAGER Marie 51 ans, chef de famille, boulangère
  • MALÉCOT Jean 24 ans, son fils, boulanger
  • MALÉCOT Étienne 18 ans, son fils, boulanger
  • MALÉCOT Jeanne, 12 ans
  • MALÉCOT Marius 10 ans

On constate que depuis le précédent recensement le père est décédé. Marie, la mère, a repris la boulangerie aidée de ses 2 fils les plus âgés. Les 2 autres filles, Marie et Maria ont sûrement dû quitter le foyer pour se marier.

1906 : 11 rue Meunier à Villeurbanne

Recensement à Villeurbanne, 11 rue Meunier, en 1906 (AD Rhône - 6 MP 517 - MEUNIER (RUE) 1906 (source))

Recensement à Villeurbanne, 11 rue Meunier, en 1906
(AD Rhône – 6 MP 517 – MEUNIER (RUE) 1906 (source))

Étienne a quitté sa famille pour venir travailler dans la grande ville de Lyon. À 24 ans, il réside seul dans une petite rue de Villeurbanne, au croisement de la route de Genas et de la rue Feuillat, à la limite de l’entrée de Lyon. Dans la case profession, on peut lire “O.T.L.” pour “Omnibus et Tramways de Lyon”.

1911 : 116 bis rue du Dauphiné (Lyon 3e)

Recensement à Lyon 3e, 116 bis rue du Dauphiné, en 1911 (AD Rhône 6 MP 536 - DAUPHINÉ (RUE DU) 1911 (source))

Recensement à Lyon 3e, 116 bis rue du Dauphiné, en 1911
(AD Rhône 6 MP 536 – DAUPHINÉ (RUE DU) 1911 (source))

On retrouve Étienne désormais marié à une certaine Eugénie (malheureusement son nom de jeune fille n’est pas indiqué), née dans la Loire en 1885, qui exerce le métier de repasseuse. La profession d’Étienne est la même que celle de la personne indiquée sur la ligne du dessus, on lit vaguement “empl”, sûrement pour “employé”…

Heureusement pour nous (pas forcément pour eux 😉 ) le jeune couple héberge la mère de l’épouse, dénommée Claudine BARDET, née en 1846 en Savoie. Âgée à cette époque d’environ 65 ans, elle travaille toujours, en tant qu’employée. Le doute subsiste par contre quand au nom « Bardet » de la mère : nom d’épouse ou de jeune fille ? (dans le premier cas, sa fille est née Eugénie BARDET, dans l’autre, le nom de naissance de sa fille reste inconnu)…

Ce recensement nous apporte tout de même bon nombre de pistes à suivre…

Recherches diverses sur internet

Carte postale ancienne : Place du Pont, Rue de Marseille, Mairie du IIIe arrondissement et Grande rue de la Guillotière (source)

Carte postale ancienne : Place du Pont, Rue de Marseille, Mairie du IIIe arrondissement et
Grande rue de la Guillotière (source)

Et on dit merci Geneabank !

Je m’empresse de chercher, via Geneabank, sur tout le territoire français, un mariage MALÉCOT-BARDET et eureka, il n’y en a qu’un seul, célébré en 1909 à Caluire-et-Cuire (ville limitrophe à Lyon) : je n’aurais jamais pensé à chercher dans cette commune, d’où est en fait originaire l’épouse !

Relevé Généabank :

  • Commune: Caluire-et-Cuire
  • Jour: 20
  • Mois: 11
  • annee: 1909
  • Nom-epoux: MALECOT
  • Prenom_epoux: Etienne Marius Alban
  • Nom-epouse: BARDET
  • Prenom-epouse: Françoise Eugène
  • Observations diverses: acte 80
  • Relevé de l’association SGLB

Je retrouve donc leur acte de mariage sur le site des Archives du Rhône (lien). Étienne est toujours “employé de tramways”. Sa mère est désormais décédée.

Signature d’Étienne MALÉCOT sur son acte de mariage avec Eugénie BARDET (1909) (AD Rhône 4E 11718, lien)

Signature d’Étienne MALÉCOT sur son acte de mariage avec Eugénie BARDET (1909)
(AD Rhône 4E 11718, source)

Autres informations sur la famille d’Étienne

Le parcours militaire de l’aîné

Jean Louis Jacques MALÉCOT :

  • Classe 1896, subdivision de Montbrison, matricule n°1507
  • Mesure 1,69 m.
  • Dispensé : aîné de 7 enfants
  • Rappelé en 1914, il passe toute la durée de la guerre sur le front, successivement au 86e RI, 98e RI, 16e RI et 38e RI.

(source : AD Loire – Matricules numéros 1499 à 1921 – 47NUM_1R1393 – 1896 (pages 15 et 16))

Registre des décès de Moingt

  • Une petite sœur d’Étienne, Louise Marie Jeanne, est décédée le 9/08/1887 âgée de 7 mois (page 18)
  • Jean MALÉCOT, le père, est décédé à 55 ans le 7/12/1898 à Moingt (page 161)

(source : AD Loire Moingt.-Mariages, Décès. – 3NUMEC2/3E145_11 – De 1887 à 1898)

Le parcours de sa petite sœur

J’ai retrouvé la trace d’une autre sœur d’Étienne sur Geneanet : Jeanne Louise Zacharie, née le 15 mars 1889. Elle épouse en 1908 Jules Aimé Victor OYSELLET, employé aux tramways. Remarquons que ce mariage est antérieur à celui d’Étienne, et surtout que les deux beaux-frères ont le même employeur !

Comme les actes de mariage sont indexés sur le site des Archives Municipales de Lyon, il me suffit de quelques clics pour retrouver le document en question, et qui retrouve-t-on ?

Acte de mariage de Jeanne Louise Zacharie Malécot - AM Lyon - 2E2103 page 25 (source)

Extrait de l’acte de mariage de Jeanne Louise Zacharie Malécot – AM Lyon – 2E2103 page 25 (source)

[…] La future mineure est autorisée à contracter mariage suivant la délibération de son Conseil de Famille prise sous la présidence de Mr le Juge de Paix du canton de Montbrison le neuf octobre dernier et qui délègue pour l’assister M. Malécot Étienne, boulanger demeurant à Villeurbanne, rue Meunier 7, lequel est présent et consentant.

Vie familiale

Après le mariage d’Étienne et Eugénie en 1909, un garçon naît le 18 août 1911, prénommé Jean-Claude.

Acte de naissance de Jean-Claude Malécot - (AM Lyon AC069123_2E2944_0017 Lyon source)

Acte de naissance de Jean-Claude Malécot – (AM Lyon – AC069123_2E2944_0017 Lyon (source))

Comme indiqué dans la marge, le petit Jean-Claude deviendra Pupille de la Nation en 1920.

Fiche de recherche du CICR

Les fiches de recherche du Comité International de la Croix-Rouge étaient établies à Genève à partir des lettres de demande des familles. Pour chacune de ces demandes, l’Agence Internationale des prisonniers de Guerre créait une fiche, afin de répondre à la famille ultérieurement quand le militaire recherché apparaîtrait sur une liste de prisonniers. Dans beaucoup de cas, le militaire recherché était en fait mort au combat et ne figurait donc dans aucune liste de prisonniers.

Je retrouve facilement les fiches concernant Étienne, qui fournissent là encore des informations intéressantes et notamment le numéro de sa compagnie : la 11e !

Fiche de recherche du CICR pour le soldat Étienne MALÉCOT (source)

Fiche de recherche du CICR pour le soldat Étienne MALÉCOT (source)

2e fiche de recherche du CICR (source)

2e fiche de recherche du CICR (source)

Transcription :

  • Prisonnier le 30 mai 1918 à Cuffies (Aisne)
  • Aécr.(A écrit ?)  le 23 juin 1918 sans adresse
  • Enq. LIMBURG
  • D’après un évadé, serait à Anizy-le-Château
  • Dem. du 14 octobre (1918) de M. E. Malecot 136 rue du Dauphiné à Lyon (Rhône) <- sa femme
  • 23/11/1918 : A.R. (accusé de réception)
  • 24/02/1919 : nouvelle demande même adresse
  • 08/03/1919 : Env. formulaire 341 bis
  • MALÉCOT Etienne
  • Soldat au 17e d’Infanterie, 11e Compagnie, Secteur Postal 221
  • disparu depuis le 31 mai 1918
  • Rép. M. WOCHENER, 5, rue Lévrier, Genève
  • Réception : 13/11/1918

Eugénie, l’épouse d’Étienne, écrit à plusieurs reprises à la Croix-Rouge (le 14 octobre 1918, puis le 24 février 1919) sans obtenir d’informations. Hélas, à ces dates, le corps d’Étienne repose déjà dans le cimetière de Glageon…

L’hôpital militaire allemand de Trélon

La fiche Mémoire des Hommes d’Étienne MALÉCOT indique qu’il est décédé au lazaret de Trélon (Nord). Un “lazaret” en allemand ou en russe, désigne un “hôpital militaire” ou “infirmerie de campagne” (source : Wikipedia).

Voici une photo du lazaret de Trélon, dans lequel Étienne vécut ses derniers jours :

L’usine Falleur de Trélon transformée en hôpital civil et lazaret sous l'occupation allemande (source)

L’usine Falleur de Trélon transformée en hôpital civil et lazaret sous l’occupation allemande (source)

C’était un mouroir où prisonniers et soldats agonisaient faute de soins et de nourriture. Un prototype de camp d’extermination, bien avant le nazisme…

Extrait du témoignage du Général de Tournadre, capturé alors qu’il effectuait une reconnaissance pendant les offensives du printemps 1918 :

L’hôpital recevait les prisonniers civils que l’inhumanité allemande et le va-et-vient des offensives jetaient là, après les avoir arrachés à des régions diverses. Il en était de tous les âges et de toutes les professions, malades ou guéris, qu’on gardait, ces derniers, on ne savait pourquoi ! On aurait pu écrire : Lasciate ogni speranza, à l’entrée de cette maison dont on n’obtenait de sortir que pour aller au cimetière. Je causais, souvent, avec ces pauvres gens, représentant toutes les classes de la société que le dénuement nivelait !

[…]

Le lazaret militaire comprenait huit à neuf cents blessés : Italiens, Anglais, Russes, Français et Belges. Ils étaient dans une lamentable misère à tous les points de vue, mais, par-dessus tout, au point de vue alimentaire et médical.
Ils recevaient une soupe immonde le matin et une autre semblable le soir. Dans l’un et l’autre cas, l’eau faisait tous les frais du potage. On ajoutait, parfois, un peu de blé ou des épluchures de pommes de terre, des betteraves à bestiaux, mais jamais de graisse.
Les Italiens, qui étaient les plus mal traités et les moins résistants, mouraient d’une façon impressionnante. Chaque matin, par une porte de derrière voisine de la fenêtre de ma chambre, on voyait, dans un chariot, entasser des cercueils qu’on allait mettre en terre sans plus de formalité.

[…]

Le docteur Michelson se donnait l’apparence d’une certaine bienveillance à l’égard des officiers, au nombre d’une quinzaine environ, qui se trouvaient au lazaret. Mais il se désintéressait totalement des sept à huit cents malades et blessés qui, autant que ces officiers, étaient confiés à ses soins. Jamais il n’est entré une seule fois dans les nombreuses salles où mouraient tant de gens ! Lorsqu’on lui disait qu’un Italien allait trépasser : « Eh bien ! qu’il meure ! C’est logique ! Tout le monde meurt ! » Il abandonnait entièrement sa clientèle aux soins d’infirmiers inexpérimentés et aussi peu humains que lui, qui, par leur incapacité professionnelle, amenaient leurs malades à la gangrène ou à la mort. De temps en temps, on conduisait à la salle d’opération quelques blessés dont l’état avait empiré au point de nécessiter une intervention chirurgicale, et il les opérait. Quand j’ai quitté Trélon, il se disposait à couper le bras à un jeune blessé gangrené, dont ce membre, garrotté par un sanitaire incapable et privé ainsi de toute circulation sanguine, tombait en pourriture. 

[…]

Le docteur Michelson est un forban qui relève de la juridiction du corps médical international pour ses crimes professionnels qui, tous, se résument en cette flétrissure : « Ayant pu sauver un de ses semblables confié à ses soins, n’a pas essayé de le faire. »

(source)

Enfin, un dernier témoignage des conditions de détention :

Si les civils décédés au lazaret de la rue Ansieau sont relativement bien identifiés, les services allemands ne fournissaient aucun renseignement à la mairie quant aux militaires prisonniers et le major-chef qui y sévissait (Oscar Michelsohn) n’a sans doute pas tenu à laisser trop de traces ; les quelques témoignages présentés à la Commission d’enquête sur les violences faites par l’ennemi étant suffisamment édifiants. (source)

Vous trouverez d’autres photos et plus d’informations sur le lazaret de Trélon sur cet excellent blog. Pour avoir plus de détails sur l’étendue du sadisme du Dr Michelsohn, je vous invite à lire cet article édifiant concernant ses méfaits accomplis dans un précédent lazaret, Effry, en 1917.

Après la guerre, les villageois d’Effry, groupés derrière Pichard (le Dr P. cité plus haut), chercheront à obtenir une condamnation judiciaire de Michelsohn. Pichard vouera sa vie à obtenir ce jugement. Michelsohn sera jugé par la Cour des Juges-Complices de Leipzig en 1922. Il sera acquitté.

Comment Étienne a-t-il été fait prisonnier fin mai 1918 ?

Sachant maintenant qu’Étienne MALÉCOT appartenait à la 11e Compagnie du 17e Régiment d’Infanterie, je retrouve sur le site Mémoire des Hommes l’Historique et le Journal des Marches et Opérations de son régiment.

L’Historique Régimentaire du 17e Régiment d’Infanterie

Le 28 mai 1918, le Régiment qui était cantonné à Verneuil, dans l’Oise, est brusquement embarqué en camions automobiles et jeté le jour même en pleine bataille, à Cuffies au Nord de Soissons. Les Allemands viennent de bousculer nos défenseurs du Chemin des Dames et marchent sur Paris. L’heure est grave. La possibilité d’arrêter la marche victorieuse des Allemands va dépendre de la résistance offerte par les Français, à l’aile droite de leur mouvement, vers Soissons.

Comprenant que le succès de sa manœuvre dépend de la rupture du front français au pivot de son mouvement, l’ennemi va s’acharner sur ce point. Il mène attaque sur attaque, avec des troupes fraîches, pendant huit longs jours, pour tenter d’y parvenir.

Cuffies (29 mai 1918)

Le 29 mai, le 17e est attaqué à Cuffies avec fureur ; il brise tous les assauts ennemis, jusqu’à 18 heures. A cette heure, le 2e Bataillon qui était en première ligne est obligé de se replier de 500 mètres, après avoir brisé quatre fois les assauts tenaces des Allemands. La 4e section de la 11e Cie aux ordres du Lieut. BOUVIER se distingue crânement, en tenant tête aux Allemands, qui menacent de la déborder et de l’enlever. Le Sergent GERBERON, de la 7e Cie, prend le commandement de sa section, dont le chef vient d’être blessé et bien que cerné, se fraye un passage, en infligeant de nombreuses pertes aux Allemands. Le soldat BERNARD de la 11e Cie monte sur le parapet, pour faire feu sur l’adversaire, avec son fusil-mitrailleur. Le S-Lieut. BON trouve une mort glorieuse, au milieu de ses hommes.

Le 30, nouvelle attaque. Les Allemands sont tenus en respect. Les 2e et 3e Bataillons (Capitaines SOUCHET et FÉVRIER qui ont, au plus haut point, les qualités du chef) battent en retraite lentement et dans le plus grand ordre, défendant le terrain pied à pied, et retardant la marche de l’ennemi.

Le Lieutenant FRANÇOIS et le S-Lieut. COMPAGNAT sont blessés à la tête de leurs unités.

Le Capitaine SOUCHET dirige le combat au milieu de ses hommes. Les Lieut. COLONNA et NORMAND se dépensent sans compter.

Les 2e et 3e Bataillons démasquent le front du Bataillon CARRE (1er Bataillon) qui a reçu la mission de s’accrocher au terrain et de couvrir le repli. Contre des forces très supérieures, le 1er Bataillon livre un combat très dur où le Lieut. CORNILLE, le Lieut. MICHEL, l’Adjudant MARLET font des prodiges.

L’Adjudant MARLET abat trois Allemands à coups de revolver et reste sur sa position jusqu’au dernier moment, le soldat MARCEL de la 1ere Cie, fait l’admiration de ses camarades en tenant jusqu’au bout, tirant avec un sang-froid admirable et arrêtant par le feu de son F. M. les tirailleurs qui tentaient d’encercler sa compagnie.

L’Aspirant VINCENT fait éprouver aux Allemands des pertes sensibles, en dirigeant avec calme le tir de sa section de mitrailleuses. Le Sergent LAMBERT monte sur le parapet, baïonnette au canon, et galvanisant ses hommes, arrête la progression des Allemands. Le Lieut. CORNILLE tient, avec une poignée d’hommes, l’ennemi en échec et tire avec sa pièce de 37 jusqu’à bout portant. Les Allemands arrivant à moins de 30 mètres, il fait sauter sa pièce, n’ayant plus personne pour l’amener. La ligne submergée par des forces très supérieures est reformée par le Commandant CARRE à hauteur de Leville et tient jusqu’au soir. Le Lieut. ROLLIN se distingue par son audace, le Lieut. MICHEL meurt en héros. En deux jours, attaqué par des forces triples, le Régiment n’a cédé que 4 kilom. d’un terrain jonché de cadavres ennemis.

(source : Historique du 17e RI)

Le Journal des Marches et Opérations du 17e RI

(à partir de la page 30)

Ordre de marche du 27 mai 1918 : La 11e Cie fait partie du 3e Bataillon et est dirigée par les Lieutenants Colonna, Hassan et Bouvier.

Extrait du Journal :

Le Régiment est embarqué le 28 mai vers 3 heures en camions autos et après un transport particulièrement lent et pénible il débarque vers 14 heures à 3 kilomètres Ouest de l’Eglise de Fontenoy (Carte à 1/80000 de Soissons).

À leur descente de camion auto, le 3e Bataillon est dirigé sur la cote 136 Est de Cuffies, tenant Vauxrot.

[…]

Les 2e et 3e Cie ont deux compagnies en première ligne.

La 3e Cie remplit sa mission d’une façon parfaite sous un bombardement violent… […]

Le Régiment depuis son arrivée sur les positions indiquées ci-dessus était couvert par des compagnies du 66e RI Territorial. Vers 9h, les territoriaux furent obligés de se replier et les 2e et 3e Bataillon passèrent de ce fait en 1ère ligne.

[…]

Les allemands attaquent violemment Vauxrot et Cuffies mais ne peuvent que s’emparer du cimetière sans pouvoir prendre Cuffies défendu par la 11e Compagnie (Lieutenant Colonna)…

À la fin du chapitre, au milieu d’une interminable liste de noms, se trouve notre malheureux soldat :

Mention de la disparition d’Étienne MALÉCOT sur le J.M.O. du 17e Régiment d’Infanterie (source : MdH 26 N 588/3 page 44)

Mention de la disparition d’Étienne MALÉCOT sur le J.M.O. du 17e Régiment d’Infanterie
(source : MdH 26 N 588/3 page 44)

On peut lire : Classe 1902, 11e Bataillon, puis un D majuscule pour “Disparu”…

Fiche de renseignement établie par la Mairie de Lyon

Grâce à la mise en ligne, par Yannick Voyeaud, des fiches des Morts pour la France de la ville de Lyon, j’obtiens quelques informations complémentaires :

MALÉCOT Étienne Marius Alban

[…]

Inhumé au cimetière militaire de Glageon (59) 

Personne avisée : Veuve

Adresse: 136 rue du Dauphiné

le: 22/03/1920

 Notes familiales 327 rue Boileau le 31/7/1924

Veuve remariée BONNET 327 rue Boileau

(source)

Où l’on comprend que sa femme n’est pas avisée de son décès avant mars 1920, soit un an et demi après… Le jugement est rendu le 29 avril 1920 par le Tribunal de Lyon et l’acte de décès transcrit à la mairie du 3e arrondissement de Lyon le 14 mai 1920 (source : fiche Mémoire des Hommes citée plus haut)

Sépulture

Plusieurs sources me permettent enfin de retrouver la sépulture d’Étienne :

BillionGraves.com

Sépulture d’Étienne MALÉCOT, Cimetière militaire et civil d'Assevent, Nord-Pas-de-Calais (source)

Sépulture d’Étienne MALÉCOT, Cimetière militaire et civil d’Assevent, Nord-Pas-de-Calais (source)

Voici la seule photo que j’ai trouvée de la sépulture actuelle d’Étienne. Son corps a été transféré du cimetière de Glageon à la Nécropole d’Assevant, mais j’ignore à quelle date.

Base “Sépultures de Guerre”

Son nom est aussi présent dans la base “Sépultures de Guerre”. J’apprends que sa tombe porte le numéro 204.

MemorialGenWeb

Je finis par retrouver sa fiche sur MemorialGenWeb, qui était mal orthographiée, grâce à la recherche par numéro de régiment + début du nom… J’en profite pour la corriger et la compléter avec toutes les informations recueillies au cours de cette enquête.

Geneawiki

Connaissant le numéro de sa tombe, je peux ajouter son nom à la page dédiée à la Nécropole Nationale d’Assevant sur Geneawiki.

Monument aux morts

À priori, son nom n’est pas inscrit sur le Monument aux morts de Moingt, sa commune de naissance. On y trouve cependant un “MALÉCOT G.” (seul prénom incomplet du monument) pour lequel l’année de décès concorde, ce qui pourrait correspondre à une erreur de transcription… De plus, sur la liste préparatoire des Morts pour la France de la commune, aucun Malécot n’est inscrit, ce qui semblerait indiquer qu’on a rajouté ce nom au dernier moment.

Je n’ai pas trouvé de mention sur sa commune de résidence, le 3e arrondissement de Lyon.

L’Anneau de la mémoire

Une jolie émotion pour finir : celle de retrouver, parmi 579 606 noms gravés, celui d’Étienne, sur l’Anneau de la Mémoire du Mémorial international de Notre-Dame-de-Lorette (inauguré le 11 novembre 2014)… Merci aux indexeurs !

Inscription du nom MALÉCOT Étienne Marius Alban sur l’Anneau de la Mémoire (source)

Inscription du nom MALÉCOT Étienne Marius Alban sur l’Anneau de la Mémoire (source)

 

[Note du 05/10/2016] : Cet article a désormais une suite, où l’on découvrira le portrait d’Étienne et son métier.

 

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23 réflexions sur “Enquête sur un soldat inconnu

  1. Bravo pour ce travail remarquable !! Grace à vous j’ai pu découvrir de nouvelles pistes pour mes recherches. J’espère avoir le plaisir de pouvoir vous « relire » pour de nouvelles aventures, elles sont passionnantes !

    Annick

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  2. Pingback: Enquête sur un soldat inconnu | Gé...

  3. Je suis bluffée par cette enquête qui ne néglige aucun détail. A partir de documents administratifs qui sont éloignés de nous,( même pas dans une généalogie qui nous tiendrait à coeur ), tu arrives à rendre vivant cet homme et l’on se sent proche de sa famille. La lecture est captivante.

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  4. Pingback: Étienne Malécot, la suite ! | Des Aïeux et des Hommes

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