La guerre inexpiable

Louis Xavier Émile LAHAYE

Au détour d’une recherche dans la presse régionale du début du siècle, je suis tombée sur un article évoquant le destin, tragique parmi tant d’autres, d’une famille du Nord-Est de la France pendant la Grande Guerre. Le texte m’a ému au point que j’ai cessé ma recherche en cours pour tenter d’en apprendre plus.

Article paru dans “Le Stéphanois”, le 15 novembre 1914, page 3 (source)

Transcription :

Grappe de deuils et fleur d’espoir

Ce qu’on écrit de Gerbéviller. _ La guerre inexpiable. _ Vers le châtiment.

Cette guerre abonde en deuils si tragiques et si complexes qu’ils laissent très loin derrière eux les pathétiques inventions des poètes.

Notre cousine germaine, Mme Gérardin-Hinzelin, vit seule dans sa maison de Ménil-Flin, entre Lunéville et Raon-l’Étape, grande maison si hospitalière que les Allemands ont pillée mais où, Dieu merci, nos soldats sont revenus et se sont fortement établis.

Elle vient de recevoir la lettre suivante :

Gerbéviller, le 30 octobre 1914

Madame Gérardin-Hinzelin,

On me remet le télégramme que voici :

« Clermont-Ferrand maire Gerbéviller. Lahaye sergent 2e bataillon chasseurs à pied, traité hôpital mixte, donne graves inquiétudes ; informez famille. »

La maison des parents de Lahaye étant incendiée et personne ne sachant où ils sont (ils doivent être sous les décombres de leur maison), je vous adresse ce télégramme puisque vous êtes de la famille. Je vous tiendrai au courant de ce que je saurai de votre pauvre neveu que je connais.

Recevez madame, mes respectueuses salutations.

H.LIEGEY

faisant les fonctions de maire de Gerbéviller.

Le lendemain, notre cousine recevait communication d’un second télégramme :

Lahaye sergent décédé. Informez famille. – L’ÉCONOME.

Il y a dans cette correspondance de forme si simple, toute une grappe sanglante de deuils et d’horreurs.


Le sergent Lahaye, blessé dans un combat de Lorraine, avait connu le martyre de son bourg natal : Gerbéviller. Il savait que presque toutes les maisons étaient détruites et beaucoup d’habitants fusillés ou brûlés vifs. En mourant sur son lit d’hôpital, il a donc pu imaginer la fin de ses parents, dont il n’avait pas de nouvelles.

Cette fin de M. et Mme Lahaye, en connaîtrons-nous jamais le détail ? Peut-être s’étaient-ils réfugiés dans leur cave au moment où l’ennemi commençait à massacrer cinquante des habitants les plus inoffensifs. Puissent-ils n’avoir pas souffert trop longtemps !

Et quelle révélation dramatique dans la façon dont est signée la lettre que nous reproduisons : LIEGEY, faisant fonctions de maire.

Où est le maire en titre ? Puisse-t-il avoir seulement été amené en otage ?

Gerbéviller

Gerbéviller est une petite commune de Meurthe-et-Moselle, située sur les deux rives de la Mortagne, qui est un affluent de la Meurthe, à 10 mn de Lunéville et 30 mn de Nancy. En 1911, elle compte 1500 habitants.

Gerbéviller, rue d’Alsace, début XXe siècle (source : Delcampe)

Gerbéviller, rue d’Alsace, début XXe siècle (source : Delcampe)

Le 24 août 1914. la ville fut ravagée par une attaque allemande, ces derniers voulant prendre le pont sur la Mortagne. Malgré une résistance acharnée, les courageux défenseurs durent céder sous les assauts de l’infanterie ennemie, appuyée par un intense roulement d’artillerie. En représaille, la population fut massacrée et les allemands pillèrent et incendièrent les habitations. La cité fut détruite à 80%.

En mémoire de ces heures sombres, Gerbéviller fut surnommée « Gerbéviller-la-Martyre ». Le 23 juillet 1930, la ville fut décorée de la Légion d’honneur.

Texte de la citation :

« Vieille cité lorraine dont la résistance héroïque au mois d’août 1914 constitué l’un des plus beaux épisodes de la Grande Guerre. Malgré l’incendie et les bombardements qui la dévastèrent entièrement, a donné, par la vaillance de ses défenseurs et par le patriotisme de sa population, le plus magnifique exemple de dévouement et d’abnégation. »

Gerbéviller - Une rue incendiée (source : Delcampe)

Gerbéviller – Une rue incendiée (source : Delcampe)

Louis

J’ai trouvé facilement dans les archives numérisées des AD54 le registre matricule de Louis Xavier Émile LAHAYE, classe 1896, matricule n°520 au recrutement de Nancy. J’apprends ainsi qu’il était militaire de carrière.

Né le 17 avril 1876 à Gerbéviller, de François Xavier LAHAYE et Marie Joséphine GÉRARDIN, il s’engage volontairement, à l’âge de 19 ans, au titre du 5e Régiment d’Infanterie de Marine.

Il devient Caporal en 1897, puis Sergent en 1899.

Il se réengage pour 5 ans en 1898, encore pour 5 ans en 1903, puis pour 2 ans en 1907. Il quitte finalement l’armée en 1910, après 15 ans de service.

Registre matricule de Louis Xavier Émile LAHAYE, recrutement de Nancy, classe 1896, matricule n°520 (source : AD 54)

Registre matricule de Louis Xavier Émile LAHAYE,
recrutement de Nancy, classe 1896, matricule n°520
(source : AD 54)

INFANTERIE COLONIALE

Pendant ces quinze années, Louis Xavier Émile LAHAYE a successivement appartenu au :

  • 5e Régiment d’Infanterie de Marine (5e RIMa),
  • 9e RIMa,
  • 4e Régiment de Tirailleurs Tonkinois (4e RTT),
  • 7e Régiment d’Infanterie Coloniale (7e RIC),
  • 21e RIC,
  • 5e RIC,
  • 10e RIC.
Tonkin - tenue, casque colonial (source : military-photos.com)

Tonkin – tenue, casque colonial
(source : military-photos.com)

Tirailleurs tonkinois (source : military-photos.com)

Tirailleurs Tonkinois (source : military-photos.com)

Il participe jusqu’en 1899 à la pacification de la moyenne région du Tonkin.

De 1901 à 1910, il contribue au maintien de l’ordre en Annam (protectorat français, situé au centre de l’actuel Vietnam), contre les partisans du prince Cuon-do alors exilés au Japon.

Carte de l’Indochine française (source : Wikipedia)

Carte de l’Indochine française (source : Wikipedia)

Carte postale ancienne - TONKIN - Hanoï, rue Paul Bert (source : Wikipedia)

Carte postale ancienne – TONKIN – Hanoï, rue Paul Bert (source : Wikipedia)

Soldats français au Tonkin, années 1890 (source : Wikipedia)

Soldats français au Tonkin, années 1890 (source : Wikipedia)

Carte photo Tonkin - 10e régiment d´infanterie coloniale - 9e Compagnie - 1910 (source : Delcampe)

Carte photo Tonkin – 10e Régiment d´Infanterie Coloniale – 9e Compagnie – 1910
(source : Delcampe)

1914

En 1914, Il est rappelé à l’activité suite au déclenchement des hostilités. Intégré au 2e Bataillon de Chasseurs à Pieds, il décède des suites de blessures de guerre le 22 octobre 1914 à l’Hôpital Mixte de Clermont-Ferrand.

Fiche “Mémoire des Hommes” de Louis Xavier Émile LAHAYE, Mort Pour la France (source)

Fiche “Mémoire des Hommes” de Louis Xavier Émile LAHAYE,
Mort Pour la France (source)

Le maire de Gerbéviller, Lucien Camus, contrairement au ton alarmiste de l’article, ne fut à priori pas retenu en otage. Médecin de profession, il était peut-être réquisitionné. Il exercera en tous cas son mandat de maire jusqu’en 1919 avant de poursuivre une modeste carrière politique en région parisienne.

Gerbéviller, 29 août 1915 - Commémoration du 24 et 30 août 1914 Discours de M. le Docteur Camus, Maire de Gerbéviller (source : wikipedia)

Gerbéviller, 29 août 1915 – Commémoration du 24 et 30 août 1914
Discours de M. le Docteur Camus, Maire de Gerbéviller (source : wikipedia)

Les parents

Le père de Louis, François Xavier LAHAYE est né le 27 décembre 1842 à Vaudeville (54). La mère, Marie Joséphine GÉRARDIN est née le 21 octobre 1846 à Flin (54). Ils se marient dans cette dernière commune le 26 août 1868 (cf acte de mariage). L’époux est dit “marchand épicier” à Gerbéviller. Le petit Louis naîtra 8 ans plus tard.

Je n’ai trouvé aucune autre naissance “Lahaye”, avant ou après, sur la commune. Les recensements n’étant pas en ligne, impossible de retracer plus avant leur parcours.

J’ai tout de même débusqué le décès des parents LAHAYE, via le site MemorialGenWeb. Ils sont dits “victimes civiles” et sont morts, je cite, ““brulés dans l’incendie du village déclenché par les Allemands” (cf mention du père et de la mère).

Leurs noms sont inscrits parmi 67 autres sur le “Monument des Victimes civiles 1914-1918” de Gerbéviller :

Aux habitants de Gerbéviller et de Tanconville
victimes de la barbarie allemande le 24 août 1914

Toujours grâce aux recoupements de MemorialGenWeb, j’apprends que Louis est inhumé au Carré militaire du cimetière des Carmes, à Clermont-Ferrand (tombe n°251).

Enfin, le fils et ses parents sont réunis sur la stèle de l’église de Gerbéviller :

© Martine MANGEOLLE 18/05/2008
(CC BY-NC-SA 2.0)

À la mémoire des enfants de Gerbéviller, Morts pour la France

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2 réflexions sur “La guerre inexpiable

  1. Pingback: La guerre inexpiable | Généalogie...

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