Léon FANDOR, enfant trouvé, patronyme inventé

Dans la généalogie de ma belle famille, je suis tombée sur un nom de famille peu commun : FANDOR.

Clémence Rosalie FANDOR, naît le 15 octobre 1863. Nous sommes à Fallencourt, village tranquille de Seine-Maritime, 400 habitants à l’époque.

Sur son acte de naissance, il est indiqué que ses parents, Léon FANDOR et Rosalie GOURDAIN, se sont mariés moins d’un an auparavant, le 17 novembre 1862, dans la même commune.

Cet acte de mariage va m’apporter son lot de surprises :

Acte de mariage de Léon FANDOR âgé de 28 ans, profession de journalier, domicilié en cette commune, fils majeur de parents inconnus, élève de l’hospice général de Rouen […] veuf de Marie Rose DESAVOIE, décédée en cette commune le 14 mars 1862.

et Demoiselle Rosalie GOURDAIN, née GUIGNON, enfant naturelle, en la commune de Bosc-Geffroy le 21 mars 1841, et légitimée en la commune de Bosc-Geffroy le 20 décembre 1845 suivant reconnaissance consignée en l’acte de mariage de son père et de sa mère, âgée de 21 ans, servante, domiciliée à Fallencourt, […], fille majeure de François GOURDAIN, berger, âgé de 41 ans, et de Joséphine GUIGNON, journalière, âgée de 47 ans, tous deux demeurant à Fallencourt […] ici présents et consentants.

[…]

Les futurs conjoints ont produits et déposés :

1° le futur : son acte d’exposition à la dite hospice de Rouen et le consentement à ce mariage par acte de l’administrateur tuteur des enfants trouvés de la dite hospice sous la date du 22 novembre 1861 ; l’acte de décès de sa première épouse

2° la future : son acte de naissance et sa reconnaissance

[…]

En résumé :

  1. Léon FANDOR, né en 1834, est abandonné quelques jours après sa naissance (« exposé ») et élevé à l’hospice de Rouen.
  2. Arrivé à l’âge adulte, il prend en mariage une certaine Marie Rose DESAVOIE le 14 janvier 1862. La jeune épouse décède 2 mois après la cérémonie, à l’âge de 21 ans.
  3. Six mois après le décès de son épouse, Léon se marie en secondes noces avec Rosalie GOURDAIN, une jeune servante, née hors mariage et légitimée au moment du mariage de ses parents, 4 ans plus tard.

Le Tour de l’Hospice Général de Rouen

Les AD 76 proposent en ligne les registres des enfants trouvés (merci à la section 76 du Fil d’Ariane pour son aide). Voici l’acte d’exposition de Léon FANDOR :

Collier n°459

FANDOR Léon

Cejourd’hui vingt neuf octobre mil huit cent trente quatre, devant moi, soussigné, Adjoint, faisant les fonctions d’Officier public, par délégation de M. le MAIRE de la Ville de Rouen,

Sont comparus les Sieurs

Gervais Gabriel Florentin, âgé de quarante sept ans, Agent de Surveillance de l’Hospice Général de cette Ville,

Fabut Jean Pierre, âgé de trente ans et

Battandier Pierre, âgé de cinquante ans, employés audit Hospice,

lesquels m’ont déclaré que ledit jour, à dix heures 3/4 du matin, il a été trouvé exposé, à la porte dudit Hospice, un enfant du sexe Masculin, âgé de un Mois, abandonné, lequel m’a été représenté, ainsi que les linges et autres objets qu’il avait sur lui, au moment de son exposition, dont suit la description :

Un bandeau, un bonnet d’indienne fond vert à fleurs bleues doublé de futaine, un bonnet de mousseline à petits carreaux garni de mousseline unie, une chemise à brassière de toile garnie de calicot, une brassière d’indienne passée pareille au bonnet, une couchette, deux langes de toile piqués.

BILLET

« Du 29 octobre 1834 a été présenté au Bureau un enfant mâle. Il a été baptisé il s’appelle Emil Delppin. Il a un bonnet et les manches d’indienne couleur fond brun & des fleurs petit bleu, un callot, déposé sur les 11 heures du matin. »

Cet enfant a été nommé audit hospice

Fandor Léon – Collier n°459 – T834

lequel enfant, avec les hardes, linges et autres objets dont il est vêtu, j’ai laissé à la charge et garde de l’Agent de Surveillance dudit Hospice, pour lui donner les secours qui sont ordonnées par l’Administration, et j’en ai rédigé le présent Procès-verbal, auquel ont signé avec moi l’Agent de Surveillance et les deux Déclarans, lecture faite, l’an et jour susdits.

Registre Enfants Trouvés Rouen 1834 – AD 76 – 3E 00999

Je m’interroge sur la phrase « Il a été baptisé il s’appelle Emil Delppin ». « Delpin », est-ce un second prénom ou un nom de famille ? Un acte de baptême au nom d’Émile Delpin réside peut-être quelque part dans un dépôt d’archives… En tout cas, je n’ai trouvé aucun Émile Delpin né en 1834 sur Filae ou Geneanet… et aucune naissance Delp(p)in à Rouen en 1834…

Tour de l’Hospice Général de Rouen qui servit à l’exposition des enfants abandonnés au cours du XIXe siècle.
En 1831, le tour a reçu 900 enfants. (auteur : Frédéric BISSON, source : Flickr)

Sur l’année 1834, on compte 546 enfants abandonnés au tour de l’Hospice de Rouen.

Les patronymes de ces enfants étaient inventés, en utilisant la même initiale par série de 10 enfants trouvés environ. Exemple parmi les petits camarades de Léon arrivés à l’Hospice à la même période :

  • 22/10/1834 FIRAL Jean
  • 25/10/1834 FILER Amance
  • 26/10/1834 FERAN Marcel
  • 26/10/1834 FEDRA Anastasie
  • 27/10/1834 FAROL Sophie
  • 28/10/1834 FALDON Narcisse
  • 28/10/1834 FONDEL Honorat
  • 29/10/1834 FANDOR Léon
  • 30/10/1834 FOLDU Quintin
  • 31/10/1834 GARDAL Barnabé
  • 31/10/1834 GONTUR Lucie
  • 01/11/1834 GARNEL Silvie
  • 01/11/1834 GONAR Barbe
  • 01/11/1834 GRONTO Franche
  • 03/11/1834 GLAPAN Adèle
  • 03/11/1834 GLONJOL Euphémie
  • 03/11/1834 GORAB Émeric

L’Officier d’Etat Civil devait prendre garde à ne pas donner de patronymes existant dans la ville et inventait ainsi des noms de famille parfois difficiles à porter.

Dans les années 1830, les tours d’abandon existent déjà depuis longtemps mais suscitent quelques controverses.

Extrait de l’article Wikipedia :

[Les tours d’abandon] sont légalisés par un décret impérial du 19 janvier 1811, et à leur apogée ils étaient au nombre de 251 dans toute la France. On en trouvait dans les hôpitaux, dont l’Hôpital des Enfants-Trouvés de Paris. Un mouvement favorable à leur suppression se développe dans les années 1830. Le nombre d’enfants abandonnés se comptant en dizaines de milliers chaque année, les tours d’abandon sont fermés en 1863 et remplacés par des « bureaux d’admission » où les mères pouvaient laisser leurs enfants de manière anonyme tout en recevant des conseils. Les tours d’abandon furent abolis par la loi du 27 juin 1904. Les femmes conservent le droit d’accoucher anonymement dans les hôpitaux et d’y laisser leur bébé (« accouchement sous X »).

Voici justement un extrait d’un récit contemporain à la naissance du petit Léon :

Lorsque j’arrivai à la grille, mes yeux s’arrêtèrent sur une boîte, ou tourniquet placé à droite de la porte, et s’ouvrant par deux coulisses à l’intérieur et sur la rue. Ce tourniquet représente parfaitement une boîte aux lettres. Il est vrai qu’une mère y jette son enfant à peu près comme un billet doux à la poste, avec cette nuance que le billet doux entame l’intrigue, et que l’enfant la dénoue. L’histoire du tourniquet a subi les caprices de la morale publique. Jadis, la femme misérable ou adultère déposait là, de nuit et mystérieusement, son nouveau-né ; puis, tirant la sonnette pour éveiller la sœur de garde, elle s’échappait dans l’ombre avec ses larmes ou ses remords. À cette heure, un singulier abus a forcément simplifié le recrutement de l’hospice. Il paraît qu’autrefois on trouvait fréquemment au matin dans le tourniquet des enfants morts, et glissés avant le jour à ce lieu de passage, sans doute pour éviter les frais d’enterrement ou escamoter un crime. Ce moyen de frauder la guillotine et les pompes funèbres a disparu. Une sœur veille, pendant la nuit, à l’entrée du parloir, et reçoit les survenants de la main à la main ; le tourniquet ne s’ouvre plus, et son cadenas est rouillé.

[…]

C’est un registre, un simple registre où s’inscrivent, à la réception du nouveau-né, toutes les plus minutieuses circonstances qui ont accompagné son dépôt. Sur ce registre, par exemple, on écrit que l’enfant était revêtu d’un linge grossier ou d’une chemisette de dentelle, ou bien encore qu’il était complètement nu ; on y écrit que les parents ont pleuré ou n’ont pas pleuré, les paroles qu’ils ont dites, leurs prières, leur sang-froid, leur gaîté ; on y mentionne le jour, l’heure de l’entrée, le nom de l’enfant, s’il avait un nom, et souvent la maladie dont il était rongé. Vous remarquez là une tournure de renseignement. Enfin, quand la victime meurt, on y prend date qu’elle est morte. Ce registre représente donc les annales volumineuses et précises de la plus extraordinaire chronique qui ait jamais existé. Au surplus, ce memorandum de l’hospice, ce grand livre de la dette publique, est rédigé dans un but utile. Lorsqu’on désire reprendre un enfant des mains de l’État, les pages vieilles et jaunies fournissent le signalement ; vous achetez le souvenir du registre ; on vous marchande le bout de ligne qui seul dans le monde réduit en symbole votre paternité, et tient votre fils sous trois mots. Aussi les employés de l’administration gardent-ils ce livre fameux avec un respect de bedeau ; ils prennent des gants pour l’ouvrir : c’est une relique.

[…]

Et si je vous disais que la moitié seulement recueille cet héritage, et que l’autre meurt, décimée par la privation du lait maternel, l’incertitude de la science et l’infection des maladies honteuses ? Aujourd’hui, près des trois cinquièmes des enfants trouvés succombent dans la première année de leur âge. Sur les nouveau-nés, il en périt le quart en cinq jours, et plus des deux tiers après les premiers mois. Cinq ans après le jour où huit enfants auraient été déposés ensemble à l’hospice, il en resterait trois vivants. Mettez douze ans, et vous n’en trouverez qu’un seul !

« Les Enfants-Trouvés. André Delrieu (1831) », Enfances & Psy, 4/2008 (n° 41), p. 153-158.

Un patronyme mort-né ?

Léon FANDOR et Rosalie GOURDAIN eurent ensemble 8 enfants, tout d’abord 6 filles et, finalement, 2 garçons :

  1. Clémence Rosalie (1863-1952)
  2. Marie Denise (1865-?)
  3. Léonie Joacim (1869 – ?)
  4. Ernestine Louise (1871 – ?)
  5. Élise Zélia (1874 – ?)
  6. Séverine Argentine (1877 – ?)
  7. Léon (1880 – 1880)
  8. Léon Édouard (1881 – ?)

Le premier garçon décède en bas âge. Je ne retrouve aucune trace à l’âge adulte du second. Certaines des filles FANDOR ont des enfants « naturels » (nés hors mariage), qui portent donc à leur naissance le patronyme de leur mère. À chaque fois pourtant, un mariage quelques années plus tard vient régulariser la situation, le mari reconnaissant l’enfant et lui donnant son nom.

Léon FANDOR père meurt en 1885, à l’âge de 51 ans et Rosalie 6 ans plus tard à l’âge de 50 ans.

Et FANDOR, le nom de famille, disparaît avec lui.

Pour aller plus loin

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6 réflexions sur “Léon FANDOR, enfant trouvé, patronyme inventé

  1. Pingback: FANDOR | Charentonneau

  2. Bonjour et merci pour cet article. J’ai moi-même un ancêtre enfant trouvé au patronyme apparemment inventé par l’Hotel Dieu de Marseille : GILAC ou GILLAC. Il a ensuite été « placé » dans un petit village des Alpes de Haute Provence où il s’est visiblement plutôt bien implanté puisqu’il s’y est marié et y a eu des enfants.
    Exercice subtil que d’inventer un patronyme qui ne corresponde à rien localement tout n’étant pas perçu comme trop atypique – on dirait stigmatisant aujourd’hui.
    Rémi

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  3. Avez-vous demandé aux archives de l’évéché de Rouen l’acte de baptème d’Emil Delppin en octobre 1834 ? Il y aura des indications sur les personnes qui le présentent au baptème, le nom du parrain et de la marraine.

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  4. Question un peu « décalée » : où Allain et Souvestre ont-ils trouvé le nom de « Fandor », adversaire du criminel Fantômas ?
    Je doute qu’ils l’aient découvert dans le Bottin qui, plus tard, fournira des patronymes à Georges Simenon.
    La première syllabe identique des deux noms soulignait, en quelque sorte, le choix d’un même acteur, Jean Marais, pour les deux rôles dans l’adaptation cinématographique du roman, au cours des années ’60.
    L’hypothèse de Briqueloup pour la fabrication du nom est séduisante, quand on pense aux jeux de mots tels que « Au lion d’Or », désignant mainte auberge.
    Un beau nom qui ne ridiculisait pas le porteur comme, par exemple, « Donquichote » attribué au père de Marguerite Audoux.
    D’autres noms de la liste semblent suggérés par des patronymes existants, ou approchants :
    par inversion de syllabes : Foldu (= Dufol)),
    par anagrammes : Gardal (= Lagard (e) ) , Garnel (Legran), Gonar (Ragon, nom d’un auteur de grammaire grecque !) , Fondel (=Lefond ?), Gorab (= Garbo ?, mot espagnol)
    mais Féran existe, avec des variantes orthographiques.
    Merci pour cet article reflétant l' »enquête » que vous avez menée sur les enfants trouvés au XIXème siècle.

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