Une famille picarde au XIXe siècle – Épisode 1 : mourir à 23 ans en Algérie

Arbre simplifié des différents protagonistes. Stanislas, le héros, est en rouge. En bleu, son cousin germain, qui deviendra son tuteur.
En pointillés, ma lignée sosa. 

J’ai découvert, parmi mes collatéraux, le destin bien triste d’un jeune de 23 ans, mort du choléra, sous les drapeaux, pendant la conquête de l’Algérie en 1837.

Louis Stanislas HENNEQUIN est originaire d’un petit village de la vallée de la Somme, Vaux-sur-Somme, appelé à l’époque Vaux-sous-Corbie, à 20 km à l’Est d’Amiens.

Vaux-sur-Somme (Vaux-sous-Corbie), carte de Cassini, 1740, échelle 1/86400 (source : IGN)

Le mystère de sa naissance

Né le 15 février 1814, Louis Stanislas est un enfant dit « naturel », c’est-à-dire que, dans son acte de naissance, le père n’est pas dénommé. La naissance est d’ailleurs déclarée à la mairie par la sage-femme. Dans cet acte, un léger détail a attiré mon attention :

Louis Stanislas HENNEQUIN PÉCHIN – acte de naissance (source : 5MI_D854 – AD Somme)

Transcription partielle :

« … le jour d’hier à deux heures du matin, la dame Marie Augustine Victoire Hennequin, veuve de Jean Baptiste Wiard, domiciliée [dans] la dite commune, est accouchée dans sa maison d’un enfant naturel du sexe masculin qu’elle nous a présenté auquel elle donne les nom et prénoms de Péchin, Louis Stanislas »

1/ La mère donne « les nom et prénoms » : cette formulation est peu commune. Dans un acte de naisssance on donne en général seulement des « prénoms » au nouveau né. Dans le registre concerné, les actes contigus utilisent la mention traditionnelle « … déclare vouloir donner les prénoms de… »

2/ De plus, après le nom « Péchin », se trouve une virgule, alors qu’il n’y en a pas entre Louis et Stanislas.

Ces deux éléments me font émettre une hypothèse, absolument pas démontrable, celle que Victoire, la mère de Stanislas, a peut-être voulu ainsi attribuer le nom de famille du père, « Péchin », à son enfant. Le père a pu, par exemple, accepter de donner son nom, sans reconnaître l’enfant officiellement (car sans doute marié par ailleurs). Notons que dans ce cas, la situation ne devait pas être cachée au sein de la communauté villageoise, ou ne l’est pas restée longtemps, puisque je rappelle que c’est la sage-femme qui déclare la naissance, accompagnée de deux témoins.

À cette époque, Victoire, la mère, est veuve depuis 2 ans et demi avec 4 enfants à charge.

Les moulins à Vaux-sur-Somme

La mère décède quand Stanislas a 12 ans. L’un de ses cousins germains, Louis Nicolas CAPART, devient son tuteur légal. Les CAPART sont une famille très connue de Vaux, puisque meuniers depuis un siècle. Louis Stanislas HENNEQUIN apprend le métier de meunier à son tour.

Les meules de ce moulin ont été retrouvées en 1975. Redescendues au village, elles y sont depuis exposées.

Les roues de l’ancien moulin de Vaux-sur-Somme (source : site de la commune)

Les moulins à Vaux-sur-Somme (source : Wikipedia)

Situées face à la place du village, les roues en pierre de l’ancien moulin témoignent de l’activité de nos aïeux. Ce moulin a été érigé au XVIIIème siécle, entre 1709 et 1732, au lieu-dit « les Cailloux », près du « Bois de Vaux ». Louis Capart, ancien meunier de Vaux est décédé le 24 mars 1784. Originaire du village voisin de Morcourt, il épousa à Vaux, en 1731, Jeanne Driencourt. C’est vraisemblablement de cette époque que date le moulin de Vaux. Dès lors, installé à Vaux, Louis Capart sera l’auteur de toute une famille de meuniers. Dans l’inventaire dressé en l’An II de la révolution, le moulin de Vaux est ainsi décrit : « Un beau moulin à vent pour moudre blé et autres grains, bâti sur une tour en pierres, solidement construite, situé au terrain dudit Vaulx. Ledit moulin affermé pour 9 années au citoyen Jacques Capart, meunier audit lieu, à la redevance annuelle de 166 setiers 8 boisseaux de blé mouture, mesure de Corbie, payable par douzième de mois en mois ». Malheureusement, un an plus tard, le 15 frimaire An III, le moulin ne fonctionne plus qu’avec deux volants et, le 25 prairial An III, le moulin ayant perdu tous ses volants cesse de tourner. (source)

Marié en 1834

Louis Stanislas se marie à l’âge de 20 ans, il est donc encore mineur. Il épouse Élisa DEVAUCHELLE, 22 ans et tous deux en profitent pour reconnaître une petite fille née hors mariage quelques mois plus tôt : Marie Louise Victoire. Stanislas est dit « garçon meunier », elle « manouvrière ». Aucun des deux ne sait signer.

Sous les drapeaux

Dans les années 1830, la conscription fonctionne ainsi : un service long de six ans auquel doivent se plier les jeunes gens qui ont tiré au sort un mauvais numéro, ou les remplaçants qu’ils auront trouvés. Pour cette raison, entre 1815 et 1870, la masse des soldats français est constituée d’appelés ayant tiré un mauvais numéro, de remplaçants et d’engagés volontaires.

Stanislas a sûrement dû tirer un mauvais numéro, à moins qu’il n’ait voulu être remplaçant pour gagner un peu d’argent pour la famille, ou bien s’engager volontairement pour fuir la misère de son foyer…

Si un gentil lecteur avait l’amabilité de trouver son dossier militaire aux AD 80, je lui serais infiniment reconnaissante :-)…

Stanislas devient donc Chasseur au 3e escadron du 3e régiment d’Afrique.

Le 3e de « Chass d’Af » fut créé en 1833 à Bône en Algérie. Sa première campagne a été l’Algérie de 1833 à 1836 sur Bône, Guelma et Constantine. À la suite de la prise de cette dernière, le 3e RCA y installa sa garnison en 1837.

J’ai découvert initialement son histoire grâce à la transcription de son acte de décès copiée dans les registres de la commune de Vaux. Il est en effet décédé le 14 octobre 1837, à l’âge de 23 ans, à Annaba (anciennement Bône), en Algérie.

Transcription de l’acte de décès de Hennequin Péchin Louis Stanislas (source : AD80)

Service des hôpitaux militaires

Extrait mortuaire

Commune de Bône

Armée d’Afrique

 

Hôpital Militaire Temporaire des Caroubiers

Du registre des décès dudit hôpital a été extrait ce qui suit :

Le sieur Hennequin Péchin Louis Stanislas, chasseur au 3e escadron du 3e régiment, immatriculé sous le n° [vide], né le 15 février 1814 à Vaux sous Corbie, […], fils d’inconnu et de feue Marie Victoire Hennequin est entré audit hôpital le 10 du mois d’octobre de l’an 1837 et y est décédé le quatorze du mois d’octobre de l’an 1837 par suite du choléra.

Les « Caroubiers » est à la fois le nom d’un quartier d’Annaba et d’un des hôpitaux de la ville.

J’ai trouvé quelques traces de cette épidémie de choléra à Bône en 1837 en ligne, sur le site du Service Historique de la Défense :

« …le choléra se manifeste avec violence dans les hôpitaux de Bône et fait 138 morts jusqu’au 15 octobre, il meurt 10 à 14 hommes par jour à Medjez-Amar, la division de Bône (Bône, Drean, Guelma, Medjez-Amar) compte 1951 malades le 18 et 2033 le 23, le choléra régresse puis disparaît (1er au 26 octobre). « ALGÉRIE INVENTAIRE DE LA SOUS-SÉRIE 1 H, TOME II, 1830-1843 – 1 H 52  Dossier 3. Province de Bône-Bougie (octobre 1837)

Le choléra fit sa réapparition à Bône en 1837 , importé par le 12e de ligne, embarqué à Marseille et qui avait perdu 25 hommes avant son débarquement ; ce régiment contamine la ville de Bône, puis le corps expéditionnaire de Constantine et la ville-même, prise le 13 octobre. Il fit de grands ravages parmi les blessés. […] ce fut une épidémie surtout militaire. (source)

Une autre source, par Charles Sédillot, célèbre médecin militaire et chirurgien de l’époque, qui cite directement le nom de l’hôpital où Stanislas trouva la mort :

À cette époque, on comptait aux Caroubiers, hôpital très rapproché de Bône et sur la route du fort Génois, quatre cholériques et un mort ; et bientôt la maladie envahit la garnison de Bône ; ainsi, du fort Génois, le choléra était successivement arrivé à Bone en passant par les Caroubiers, qui était le seul point habité intermédiaire.
Sédillot, Charles, Campagne de Constantine de 1837, Crochard (Paris), 1838 , 307 p. Texte intégral

Stanislas laisse son épouse de 25 ans et une petite fille de 3 ans, qui décèdera malheureusement elle-même quelques années plus tard.

Dans les prochains épisodes, nous en apprendrons plus sur le village de Vaux-sur-Somme et sur les autres personnages de la famille, la mère de Stanislas, indigente, et son grand-père, clerc laïc.

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6 réflexions sur “Une famille picarde au XIXe siècle – Épisode 1 : mourir à 23 ans en Algérie

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